- Décryptage 2 -
La chansonnette
Pourquoi Boris Vian, écrivain de génie qui en quelques pages bouleversa la littérature, a-t-il consacré une part importante de son oeuvre à la chansonnette ? Ses p'tites rengaines, ses p'tits refrains n'allaient certainement pas lui ouvrir les portes du Panthéon ni les pages de la Pléiade... Alors ? Pourquoi tous ces textes légers dont, pour la plupart, personne ne sait qu'il en est l'auteur ? Peut-être par goût des rencontres.
Car une chanson est une oeuvre collective qui réunit autour d'elle écrivains, compositeurs, musiciens, chanteurs, régisseurs, costumiers, éclairagistes et pompiers d'service ! A la solitude de l'écrivain elle apporte la grande famille des saltimbanques.
Peut-être par provocation. Boris Vian l'anarchiste a pu ainsi trouver des voix pour crier sa rage (Le Déserteur, interprétée par Mouloudji, fut interdite pendant la guerre d'Algérie). Ou peut-être par dérision. Quelle jubilation de coller la poésie sur un orgue de barbarie ! En savoir plus > Boris Vian (Cartonné)
Chez Boris Vian, le jeu de mots n'est pas qu'un simple calembour. C'est un acte de poétique, un engagement philosophique : il nous met en garde contre les mystifications du langage. Christophe Payet - actualitte.com
Le Déserteur
« Ce n'est pas Boris qui a créé la chanson, c'est Mouloudji. Je lui avais donné la chanson, qu'il aimait beaucoup. Il était en pleine gloire à l'époque et, quand il l'a chantée, il a bien senti qu'il choquait violemment le public. Il a demandé à Boris de changer la fin et Boris a accepté. Dans la version chantée par Mouloudji, le dernier refrain est modifié. Les seuls qui aient chanté la version intégrale, ce sont Boris et Serge Reggiani. Quand il devinait la salle hostile, en tournée, Boris chantait toujours la version intégrale, ce qui était encore très révélateur de son refus systématique des concessions…»
Interview de Jacques Canetti par Philippe CONSTANTIN et Michel LE BRIS (extrait de « JAZZ HOT »)
La postérité expliquée ?
Comment se fait-il que Boris Vian connaisse un succès continu en librairie depuis près de cinquante ans, avec son roman L'Ecume des jours ? Personnage tellement ancré dans ces années françaises d’après- guerre, il n’a pourtant pas été reconnu pour ses œuvres littéraires de son vivant, écarté, si l’on peut dire par son « double » Vernon Sullivan.
Sous ce pseudonyme il écrit le fameux et sulfureux J'irai cracher sur vos tombes, l'un des best-sellers de l'année 1947, ainsi que Et on tuera tous les affreux, Les morts ont tous la même peau, Elles se rendent pas compte des romans noirs dans le style américain dont il est un grand connaisseur. Vian était d’ailleurs aussi traducteur de romans noirs et de science-fiction américains.
Aujourd’hui et depuis la fin des années 60’, période qui l’a consacré au Panthéon des écrivains, la critique, les spécialistes et le public essaient de traduire ce Vian. Décryptage difficile ou inutile tant Vian est Boris. Marc Lapprand, spécialiste de Vian donne dans Le Magazine littéraire HS N°6 (2004-2005) sept points de repère pour explorer son œuvre, sa personnalité et expliquer sa postérité. A ces sept clés qui sont « Humour, excentricité, professionnalisme, jazz, éclectisme, sensualité et liberté » on serait tenté d’en ajouter une huitième : résistance. Une résistance que l’abbé Pierre, Coluche ou encore Daniel Balavoine ont repris après lui. Celle qui honore les dissidents de tous pays, celle qui glorifie les martyrs, celle qui endurcit et qui donne un sens à la vie des plus obscurs que nous sommes. Car Boris Vian est un de ceux qui lui en donne ; à sa façon. Il suffit de le décrypter.
Mythe
Le Boris Vian jazzman est l’un des mythes de Saint-Germain-des-Prés et de ses caveaux enfumés de l’époque. Ce musicien de talent est également auteur-compositeur de chansons. L’une d’elle, très mal accueillie et censurée sur les ondes à sa sortie pour cause de guerre d’Algérie, trouve son écho quelques années plus tard dans la mouvance « peace and love» des années 68. Le Déserteur, créé sur scène par Mouloudji, exprime le ressenti d’une génération qui rompt avec l’état d’esprit de ses aînés. Elle porte dans sa simplicité l’essence de la vérité et de l’émotion.
Touche à tout mais pas bon à rien, Vian est également, à travers ses provocations, sa réappropriation de la langue, sa vie effrénée, ses talents multiples, sa soif de vivre et de pureté ainsi que par sa mort prématurée, l’archétype même du personnage qui séduit les adolescents et laisse une trace indélébile. Il est donc aussi le mythe de l’homme libre, de l’homme pluriel, de l’homme vivant. Ce dernier mythe présente chez lui un côté « brouillonnant », mais aussi un côté universel qui le range aux côtés des plus grands créateurs tels que Vinci, Gainsbourg, Dali ou Picasso...Car toute création n’est-elle pas une recherche d’éternité ?
Mais à trop vouloir étiqueter et décortiquer Vian on en perd de vue le qualificatif qui lui sied le mieux : artiste. Artiste aux talents multiples, dont les domaines de prédilection furent la musique et l’écriture. Il a laissé deux chefs-d’œuvre : le roman L’Ecume des jours et la chanson le Déserteur. Deux titres qui finalement sont un peu les raccourcis de sa vie et de sa mort.
Début
page 1 | page 2 | bibliographie | décryptage